Babylone

René Crevel

1927

Babylone

 

BABYLONE. Roman de René Crevel (1900-1935), publié à Paris chez Kra en 1927.

Synopsis

Après que Cynthia, rousse étincelante, eut enlevé son père, une petite fille assiste à l’écroulement de sa digne famille: la bonne cambriole; la grand-mère se teint en blonde et fauche à sa fille le nouveau gendre qu’elle lui destinait. On remarie alors la femme délaissée avec MacLouf, homme d’«un mètre carré», ex-trafiquant devenu missionnaire chrétien dans une Afrique rigolarde et sensuelle. L’enfant grandit, comprenant qu’il faut pour vivre «ressusciter le vent», quand la famille se retrouve dans un Marseille où le sexe est omniprésent. Le grand-père, psychiatre positiviste, ne se départira de sa docte cécité que pour y mourir, tandis que la mère et son demi-prêcheur partent pour l’Afrique, et qu’«Amie» — la grand’mère — devient folle sans avoir pu réaliser son rêve de construire une petite villa au nom discret de «Babylone». Reste une «enfant qui devient femme», blessée, révoltée, et plus libre encore dans «la ville de chair» que son propre désir.

 

Critique

Une famille bourgeoise déglinguée par l’irruption du désir, que personnifie la flamboyante Cynthia; une bonne qui se saoule au pétrole; une raide grand-mère qui finit en Carabosse, sorte de Folle de Chaillot n’ayant trouvé meilleur refuge, après sa cocaïne, que la tombe de son digne époux, jusqu’au bout inébranlable dans ses convictions de scientiste étriqué… Jeu de massacre jubilatoire, entre la polémique et le poème en prose, Babylone condense en effet dans son théâtre de marionnettes caricaturales toutes les révoltes du surréaliste Crevel. Contre la bourgeoisie, d’abord, sa pudibonderie cynique, ses préjugés de classe, son mauvais goût même (au jardin, «un saule pleureur, platement, imite l’Andromaque des matinées classiques»); contre une psychiatrie étriquée qui met en axiomes et en cages l’effervescence de l’imaginaire, baptisant «actes champignons» ceux dont elle ne peut rendre compte; contre la religion, étouffante, morbide et de mauvaise foi, représentée par le lamentable nabot MacLouf; contre l’Occident missionnaire, distribuant aux Africains comme au peuple de Marseille des livres saints inefficaces, puisque, entre deux étreintes, les marins «s’étonnent qu’il y ait des gens assez salauds pour jeter des pierres à la femme adultère»; contre le snobisme littéraire enfin quand la grand-mère devenue «Amie» troque Racine contre Baudelaire dans les citations dont elle émaille un discours dérisoire. Mais la redoutable satire et le règlement de comptes de Crevel avec sa propre enfance ne se limitent ni à la réussite des effets comiques ni à la seule provocation. Portée par une incomparable respiration, Babylone, plaidoyer pour tous ceux qui ont «voulu ressusciter le vent», constitue d’abord un hymne à la sensualité, un appel débordant au plaisir: «Douce saison des pivoines, les corps après l’amour ont l’odeur du pain chaud. Les matafs qui demain vogueront, aujourd’hui, narines frémissantes, accordent tout ce qu’ils veulent aux beaux Anglais, aux couples coloniaux et aux petites filles sans âge.» Mais comme l’esthétique grotesque fait passer la charge polémique, la nervosité du phrasé évite la saturation en images propre à certains textes surréalistes: accordés l’un à l’autre dans la frénésie de la phrase, qui peut balancer du pamphlet à la célébration lyrique, les deux dangers de l’imprécation et de la boursouflure sont alors esquivés, débordés dans la pulsation rageuse de Crevel. Rapporté à son seul contenu idéologique, le propos pourrait certes passer pour simpliste et daté dans son éloge de la liberté sexuelle — pourtant problématique chez les surréalistes eux-mêmes —, de l’enfance, de l’imaginaire associé à la poésie, ou d’une Afrique rêvée; mais tout y est porté par l’accomplissement du rythme, qui joint le halètement des phrases brèves aux plus complexes périodes. L’image de Babylone demeure, qui plus est, ambivalente, désignant non seulement l’intensité d’une Cynthia, la sympathique débâcle de la famille, mais aussi la putréfaction d’une société jugée moribonde. L’enfant qui devient femme, incarnation romanesque de la poésie, luttera d’«indifférence» avec la ville prostituée, semblant proposer une existence plus souveraine et transparente que la seule hystérie des corps. Reste alors, dans un discours moins univoque qu’il n’y paraît, une écriture extraordinairement puissante, qui joue avec bonheur et précision de ses propres excès en harmonisant sur son clavecin Diderot et Léon Bloy.

 

O. BARBARANT

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994