Annette et le Criminel

Honoré de Balzac

1824

Annette et le Criminel

 

ANNETTE ET LE CRIMINEL. Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié sous le pseudonyme d’Horace de Saint-Aubin chez Émile Buissot en 1824. Considérablement remanié par un membre de l’équipe d’Émile Regnault, prête-nom du contrat d’édition, il est réédité en 1836 sous le titre Argow le pirate dans les Œuvres complètes d’Horace de Saint-Aubin chez Hippolyte Souverain.

On classe parmi les œuvres de jeunesse de Balzac les textes publiés avant l’apparition de sa signature pour les Chouans en 1829. Après ses projets de tragédie (dont un Cromwell) et ses Notes philosophiques, Balzac aborde le genre romanesque. Dans les deux versions de Falthurne (1820), non publié de son vivant, il entend se mesurer à Walter Scott et concilier une intrigue compliquée avec une quête mystique (voir Séraphîta). Avec l’épistolaire et inachevé Sténie ou les Erreurs philosophiques (publication posthume), il traite à propos d’un héros werthérien de la passion amoureuse, sans oublier la métaphysique. Puis, d’abord en collaboration avec Le Poitevin de l’Egreville, et bientôt seul, il s’inspire du roman populaire pour prendre ironiquement ses distances avec les formes en vogue et parodier le roman gai à la manière de Pigault-Lebrun, les fantaisies «troubadour» ou le roman historique scottien. Il publie l’Héritière de Birague et Jean-Louis ou la Fille trouvée, où figure le premier arriviste balzacien, l’ambitieux Courotin (chez Hubert, janvier puis mars 1822, signés des anagrammes lord R’Hoone et A. de Viellerglé), Clotilde de Lusignan ou le Beau Juif (juillet 1822, signée du seul lord R’Hoone). Exploitant la veine du roman noir, il fait paraître le Centenaire ou les Deux Beringheld, roman fantastique dans un cadre moderne, avant le Vicaire des Ardennes (novembre 1822, signés Horace de Saint-Aubin, chez Pollet). Puis ce sera la Dernière Fée ou la Lampe merveilleuse (même pseudonyme, mai 1823, augmentée en 1824, chez Barba et Hubert), exaltant sa rencontre avec Mme de Berny, mais consacrant surtout l’impossibilité moderne de la féerie au bénéfice du roman (comme dans la Peau de chagrin, le héros est placé entre une femme-ange et une femme sans cœur, et Balzac aborde les questions capitales du vouloir-vivre et de l’économie de soi, de l’intensité et de la durée), Annette et le Criminel et l’anonyme Wann Chlore (1825, voir infra), la même année que sa collaboration au Code des gens honnêtes, satire du pouvoir de l’argent et assimilation de la pègre des bas-fonds à celle des salons. Tous ces derniers romans seront largement édulcorés pour leur réédition dans les Œuvres complètes d’Horace de Saint-Aubin, dues à des besoins d’argent et précédées d’une notice liminaire de Jules Sandeau.

Annette et le Criminel se présente comme une suite du mélodramatique Vicaire des Ardennes, saisi par la censure, où Joseph, un jeune homme, aime une jeune fille qu’il prend pour sa sœur, se fait prêtre et se marie avec elle sans être relevé de ses vœux, provoquant ainsi la mort de l’épouse horrifiée. Une femme mûre aime ce prêtre, qui est en fait son fils. À ce double inceste s’ajoute la rivalité de Joseph et du matelot Argow, qui tuera son capitaine et se lancera dans la piraterie.

 

Synopsis

Annette et le Criminel. Fille de M. Gérard, la mystique Annette mène une existence paisible dans le quartier du Marais en compagnie de son cousin Charles, qu’elle considère comme son futur mari. Un voyage à Valence provoque une crise entre eux. En chemin, Annette rencontre un étrange personnage, au fascinant regard. Il se révèle être Argow le pirate. Amoureux d’Annette, il veut renoncer au mal, mais ses compagnons séquestrent la jeune fille. Argow la sauve. Charles, devenu procureur du roi, veut la délivrer, mais le forban se justifie et tue l’instigateur de l’enlèvement.

Lui rendant de régulières visites à Paris, Argow reste insensible à l’invitation pressante d’Annette de se convertir. Un sermon le convainc, et, hanté par le remords, il se désespère. Annette l’épouse pour le réconcilier avec la vie. De retour dans le Midi, le couple est l’objet d’intrigues, mais Argow sauve la vie de Charles, qui se chargera de sa défense lors du procès. Condamné à mort, le pirate est délivré par Annette qui s’est faite criminelle par amour; mais on les reprend et Argow est exécuté, Annette mourant de chagrin. Les complices du bandit le vengent en tuant jurés et président du tribunal, mais Vernyct, son ancien lieutenant et son amie Jeanneton meurent sous les balles des gendarmes. Le père Gérard les enterre près d’Argow et d’Annette.

 

Critique

Vierge salvatrice, relevant de sa déchéance morale un criminel, Annette procède du romantisme le plus typique. Balzac se souvient du Melmoth de Maturin (traduit en 1821), du Pirate de Walter Scott (1821), voire du Jean Sbogar de Nodier (1818). Héroïne d’une éclatante blancheur de teint, aux yeux de feu et à l’énergique chevelure noire, la douce et pieuse Annette se révolte contre l’ordre social car le pardon divin a sauvé son époux. Ferveur religieuse métamorphosée en passion amoureuse, puissance de la prière, chaleur d’amour et transgression des limites, hymne au rachat: le roman baigne dans une atmosphère mystique où se combinent les doctrines quiétistes et de la théosophie martiniste. De son côté, Argow, archétype du criminel balzacien, être satanique, féroce comme Melmoth, illustre le principe maistrien du salut par le sang. Aspirant à sa propre exécution, il fait de l’échafaud un autel.

S’il agence une intrigue rebondissante et haletante, proche des romans terrifiants, quitte à recourir à des invraisemblances ou à des simplifications psychologiques, Balzac produit un roman poétique, dont le paroxysme s’entrelace à des réseaux métaphoriques et à un système de récurrences thématiques ou formelles, dans lequel présages, images, rêves traduisent un univers fantasmatique animé par une inspiration épique digne de la Comédie humaine.

 

Présentation

Wann Chlore (écrit de 1822 à 1825, publié sans nom d’auteur à Paris chez Urbain Canel et Delonchamp en septembre 1825, repris sous le titre Jane la Pâle et signé Horace de Saint-Aubin dans les Œuvres complètes, chez Souverain en 1836), traite aussi de la passion, adoptant une manière intimiste proche de Jane Austen.

Synopsis

Wann Chlore. Victime d’une désillusion sentimentale, le duc de Landon s’est retiré à la campagne. Il y rencontre la jeune Eugénie d’Arneuse, qu’il épouse sans amour, espérant au moins trouver la consolation. Il apprend alors que celle qu’il n’a pas cessé d’aimer lui a été enlevée par les machinations d’un traître. Il l’épouse alors sous un faux nom. Eugénie le retrouve, et s’engage chez eux comme servante. Les deux amants meurent de douleur.

Critique

Balzac aborde ici des thèmes qu’il exploitera dans les «Scènes de la vie privée»: la femme abandonnée, le conflit amoureux, le mariage…, et préfigure l’une des questions développées par le Lys dans la vallée: une femme peut-elle aimer un homme dont le passé est dominé par l’image d’une autre? L’échec du roman décidera Balzac à entreprendre une carrière d’imprimeur, puis de fondeur, expérience désastreuse qui durera deux ans. Ce sera alors les Chouans, d’abord publié sous le titre le Dernier Chouan, qui inaugure le nom de Balzac en littérature.

 

G. GENGEMBRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994